Il y
a un tremblement de terre qui secoue le Québec ces temps-ci.
Au cours des dernières années, des milliers de
travailleurs ont perdu leur job dans des mises à pied
massives. Que ces gens se soient saignés à blanc
pour leur travail, qu’ils y aient mis toute leur âme,
qu’ils y aient laissé leur santé et leur
fierté importe peu. Money talks.
À Montmagny, ils sont nombreux à gagner leur
vie dans l’industrie manufacturière. Et jusqu’en
mai 2004, c’était l’ancienne usine Bélanger,
devenue Whirlpool, qui employait le plus de monde, en plus
d’offrir les salaires les plus intéressants de
la région. Jusqu’à sa fermeture…
Avec le départ de Whirlpool, Montmagny devient de plus
en plus vulnérable. Même si la déchirure
se fait lentement, les primes de séparation des anciens
travailleurs s’écoulent sûrement, et l’assurance-chômage
aussi. Trouver un nouveau travail est difficile, et les salaires
qu’on offre ailleurs forcent les budgets serrés.
Un constat guère surprenant : dans un contexte de libéralisation
des marchés, les jobs d’usine qui ne demandent
pas de spécialisation particulière sont de moins
en moins prometteuses. Sauf si on habite en Chine…
Montmagny n’est pas la seule à lutter pour survivre.
Le drame est le même à Huntingdon, à Murdochville, à La
Baie, à Chandler, à Danville, à St-Jérôme, à Contrecœur… On
s’en rend compte surtout en région, parce que
les milieux sont tissés serré et qu’on
est souvent plus dépendant de ce type d’industries.
Mais des pertes d’emploi, il y en a aussi à Montréal…
Ces gens qui se retrouvent sur la paille sont de la même
race que ceux qui ont forgé notre pays par leur labeur,
et il me semble que la société a une dette envers
eux. Tout comme ces compagnies qui se sont enrichies avec l’huile
de bras des travailleurs et qui aujourd’hui s’en
servent pour mieux se faufiler loin d’ici.
Ce qui se passe à Montmagny, comme ailleurs, nous concerne
tous. Je crois que ce n’est pas qu’une question
morale; c’en est d’abord une d’intelligence.
Pouvons-nous imaginer un Québec en santé sans
ses régions ? Voulons-nous d’un terroir meurtri,
nourri à la frustration des laissés pour compte
? Déjà, on la sent dans la rue, dans les bars, à la
radio, dans notre démocratie. Il devient urgent de dompter
le libéralisme sauvage avant que cela ne dégénère.
J’ai voulu faire ce film pour dire aux travailleurs
qui perdent leur job que ce qu’ils vivent me préoccupe.
Et que je suis sûr de ne pas être le seul à penser
de même.
Vincent Audet-Nadeau
Avril 2005
Les ouvriers
Jean-Claude Couture, ouvrier : Quand Jean-Claude
a commencé à travailler à l’usine,
il avait vingt ans. Aujourd’hui, il en a cinquante-deux.
Employé méticuleux et excellent meneur d’hommes,
il a acquis à l’usine un statut de vieux sage,
et est respecté autant par les patrons que les employés.
Avec le départ de Whirlpool, c’est une grande
partie de sa vie qui s’en va : « Les pensées
négatives, c’est de s’imaginer et d’accepter
que tantôt, on va être sur la case départ.
Tu recommences à zéro… Je n’aime
pas en parler. C’est quelque chose que je trouve dur,
parce que je suis encore attaché à ce que je
fais… »
Réjeanne Labonté-Couture, épouse de Jean-Claude : Ayant eu à prendre de grosses responsabilités
très jeune, Réjeanne est une femme d’action
qui, contrairement à la plupart des Magnymontois, ne
se résigne pas à l’idée de la fermeture
de l’usine. Elle tente d’organiser une manifestation
de solidarité, même si son époux Jean-Claude
pense que cela ne servira à rien :
« Ça
ne se peut pas que le monde de Montmagny va se laisser écraser
de même et ne parlera pas. Il me semble que ça
se peut pas. À n’importe quelle autre petite place,
on se dit : « C’est pas gros … », mais à Montmagny,
non. »
Daniel Corriveau, ouvrier : Motard et mécanicien à temps
partiel, ouvrier, mari et père de deux fillettes à temps
plein, Daniel ne manque pas de ressources, ce qui ne l’a
pas empêché de tomber en dépression après
l’annonce de la fermeture. Depuis, il s’en est
remis, et entretient maintenant l’ambition d’améliorer
sa situation professionnelle, quand Whirlpool sera partie : « Une
job, c’est quelque chose que n’importe qui peut
faire. Tu peux t’en aller, ils en mettent un autre à ta
place. Ça, c’est une job… J’aime plus
ce mot-là, job. J’aimerais faire mon affaire.
J’aimerais ça faire carrière dans quelque
chose… »
Christine St-Pierre, ouvrière et épouse de Daniel : Grâce à Whirlpool, Christine peut offrir des
conditions de vie décentes à sa petite famille.
Mais le travail de nuit lui pèse. L’argent fait-il
le bonheur ?
Suzie Caron, ouvrière : Grâce à son emploi
dans l’usine de la rue Saint-Jean-Baptiste, Suzie a gagné une
nouvelle assurance et s’est fait des amis. Mère
monoparentale de deux garçons, chez elle, les horaires
sont serrés. Et le budget aussi : « C’est
certain que je vais avoir un bon chômage, mais avec les
enfants, je ne peux quasiment pas me permettre d’arrêter
de travailler. Je vais avoir l’air de quelqu’un
qui n’a peur de rien, mais par en-dedans, ça brasse,
c’est terrible… »
Les jeunes ouvriers : Pour de nombreux jeunes magnymontois,
le départ de Whirlpool, c’est loin d’être
un drame. C’est même une source de nouvelles possibilités
: « Nous autres, on est privilégiés puisque
Whirlpool est une multinationale. Il y a un comité de
reclassement qui nous passe tous en entrevue, qui prend notre
cas, cas par cas. Ils payent le monde pour aller à l’école… » En
masquant leur inconfort par des rires, certains présagent
un avenir très sombre aux plus âgés : « Il
y a juste quatre suicides à date à la shop, mais
lorsque leur prime sera flambée, je peux-tu te dire
qu’il y va en avoir une couple de pendus… Plus
d’argent, une maison, deux chars, une femme, deux flos à l’école
: ça va aller ben…»
***
Les intervenants politiques
Jean-Claude Croteau, maire de Montmagny : Le
jour de l’annonce de la fermeture, le maire Croteau a
reçu un appel du chef des opérations nord-américaines
de Whirlpool lui demandant de prendre la responsabilité de
la relance de l’usine. Une lourde tâche qu’il
a acceptée. Depuis, dans l’esprit de bien des
Magnymontois, ce retraité du monde de l’éducation
est devenu, à tort ou à raison, celui qui porte
sur ses épaules l’avenir des travailleurs de la
plus grosse usine de la région : « J’ai
un regret, qui a été d’être trop
enthousiaste au début et de croire qu’avec cette
usine qui m’impressionnait, avec un personnel qui est
souriant même si on vient d’annoncer qu’[il]
ne travaillera plus dans deux ans… Mon erreur, ça
a été de penser : « C’est correct,
on va trouver quelqu’un ça sera pas long… »
Ivan Ménard, consultant en développement industriel : Disposant d’une bonne crédibilité dans
le milieu, M. Ménard été engagé par
la Ville et le CLD de Montmagny pour trouver un acheteur à l’usine,
17 mois après l’annonce de la fermeture. C’est
l’intervenant qui possède le plus de recul face à ce
qui se passe à Montmagny : « Le maire avait une
approche où il pensait que Whirlpool allait aider [ceux
qui voulaient relancer l’usine]. Je n’ai pas de
problème avec la vision, sauf que les objectifs de la
région et les objectifs de Whirlpool n’étaient
pas convergents dans la fermeture. L’approche a été très
positive, avec peut-être un manque de réalisme.
Les gens qui étaient confrontés au problème
n’avaient pas d’expérience là-dedans. »
Gilbert Normand, député libéral au fédéral
(1997-2004) et ancien maire de Montmagny : Gilbert Normand
est un politicien flamboyant et rusé, pour qui le comité de
relance du maire Croteau est une perte de temps. Même
s’il a été en contact avec des acheteurs
potentiels de l’usine, Gilbert Normand croit que ce n’est
pas aux élites politiques de la vendre : « [Les
gens de] Whirlpool nous disent qu’ils ferment, mais ils
n’ont jamais fait aucun effort pour vendre la bâtisse,
pour vendre leurs vieilles chaussures… Pourquoi ça
serait moi, ou le maire, ou le député provincial
qui serait obligé de vendre leurs guenilles ? C’est
pas à nous de faire ça… »
Montmagny :
Située au bord du fleuve, à une cinquantaine de kilomètres à l’est
de Québec, Montmagny est le chef-lieu historique de la Côte-du-Sud
et l’une des plus importantes villes de la région administrative
de Chaudière-Appalaches. Elle compte près de 12 000 habitants
et est fréquentée sur une base régulière par
les gens vivant dans les villages et les villes des alentours, comme Cap-St-Ignace,
L’Islet ou Saint-François de la Rivière du Sud.
Montmagny a des racines profondes. C’est en 1670 qu’un premier
groupe de colons français s’y est établi. À l’époque,
c’était Charles Huault, sieur de Montmagny, qui était
gouverneur de la Nouvelle-France.
D’abord agricole, la région a pris le train de l’industrialisation à la
fin du 19ème siècle, au temps d’Amable Bélanger,
le fondateur de l’usine au cœur de notre histoire. Aujourd’hui,
près de 40 % des gens de la région travaillent toujours dans
des industries. Pour l’ensemble du Québec, la proportion est
d’une personne sur cinq. D’ailleurs, le revenu médian
dans les MRC de Montmagny et de l’Islet tourne autour des 17 000
$, soit 3000 $ de moins que la médiane provinciale.
Avant le départ de Whirlpool, le taux de chômage y était
relativement bas, une mesure d’évaluation cependant incomplète,
puisque de nombreux habitants de la région ne sont plus comptabilisés
comme faisant partie du marché du travail (parce qu’ils sont
retraités, malades ou assistés sociaux, par exemple). Par
ailleurs, il est à noter que près d’une personne sur
trois est considérée comme analphabète dans Montmagny-L’Islet.
Dans ce contexte, il paraît logique de se demander si Montmagny
possède ce qu’il faut pour faire face aux changements structurels
qui révolutionnent notre économie.
***
L’usine Bélanger :
C’est en 1867 qu’Amable Bélanger, fils de cultivateur
du coin, établit sa première fonderie à Montmagny.
On y fabrique d’abord des instruments aratoires, auxquels s’ajoutent
plus tard les fameux poêles qui donneront toute sa réputation à la
compagnie. Rapidement, celle-ci prend de l’expansion et devient l’un
des plus importants employeurs de la région. Pendant la Première
Grande guerre, l’entreprise est vendue à des hommes d’affaire
de Québec, mais elle garde le nom Bélanger.
Dans les années
50, la compagnie commence à produire
des cuisinières électriques. Elle ne restera
cependant pas cantonnée à ce type d’électroménagers.
Dans son histoire, l’usine de Montmagny produira aussi
des réfrigérateurs, des sécheuses et des
machines à laver.
En 1979, la compagnie achète la Corporation Admiral du Canada,
pour faire faillite deux ans plus tard. L’usine abandonnée
sera ensuite reprise par Inglis – le fleuron de l’électroménager
canadien anglais, et ne fabriquera à partir de ce moment que des
cuisinières. À la fin des années 80, Inglis sera à son
tour rachetée par la multinationale américaine Whirlpool.
Pour profiter d’économies d’échelle, Whirlpool
annoncera au printemps 2002 son intention de quitter Montmagny au bout
de deux ans, ce qu’elle fera le 13 mai 2004.
Avant la fermeture, l’usine comptait plus de 600 travailleurs, payés
en moyenne 18 dollars l’heure. Elle était donc l’employeur
le plus important (une masse salariale de 22 millions), le plus ancien,
et l’industrie offrant les meilleurs salaires de la région.
***
La multinationale américaine Whirlpool :
Whirlpool Corporation est le plus important manufacturier d’électroménagers
dans le monde, amassant des revenus de 12 milliards $ US par année
et employant près de 68 000 personnes. La multinationale américaine
commercialise les produits Whirlpool, Inglis, KitchenAid et Roper, entre
autres, dans plus de 170 pays.
La fermeture de l’usine à Montmagny était la cinquième
du genre à être effectuée par Whirlpool au Canada.
Il ne reste plus d’usine Whirlpool au pays.
Cela n’a pas empêché le journal La Presse de l’inclure
dans son palmarès des 50 employeurs de choix 2005, dans le cadre
d’une étude menée par la firme de consultants en ressources
humaines Hewitt et Associés.
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