J’ai
eu envie de réfléchir sur le don de soi. De savoir
s’il existe encore, de savoir comment il s’illustre
aujourd’hui, au cœur d’une société où les
vieux meurent seuls…
J’ai eu envie de chercher
parce que j’étouffe sous tout ce que je reçois,
parce que ça meurt là, ça souffre à côté et ça
explose ailleurs, parce que ça va mal partout qu’on
le sait trop et que ça fait mal, parce que ça
fait longtemps que je me sens trop petite et trop toute seule
face à tout ça.
J’ai cherché des réponses
ici, près de moi. J’ai cherché quoi faire,
quoi dire pour briser cette solitude-là.
Et j’ai trouvé les
mains du monde. Mystérieuses et touchantes.
J’ai trouvé ceux qui
font de l’entraide leur moyen de résistance.
J’ai voulu comprendre parce
que je les envie. J’ai voulu les dire parce qu’ils
parlent de la vie. J’ai voulu les raconter pour poser
ma solitude à côté de la leur et ainsi
l’adoucir un peu.
Anaïs Barbeau-Lavalette
Août 2004
Jean-Noël Tous les jours,
Jean-Noël se retrouve au Café de la Gare. Au
fil des trains qui passent, il donne des ateliers d’art à un
groupe de jeunes gens en santé mentale.
Jean-Noël a perdu son fils Mathieu il y
a peu de temps. Mathieu était schizophrène. C’est
pour lui et grâce à lui que Jean-Noël continue.
Jean-Noël lutte contre la solitude, qu’il dit être
un phénomène créé par les autres
sur soi.
En intégrant ses jeunes, il se retrouve
une place aussi.
***
Catherine & Aurélie
Catherine a 24 ans. Elle « reçoit
le monde comme un gros paquet », elle trouve ça
lourd à porter,
savoir tellement de choses et se sentir tellement démunie…
C’est pour cela qu’elle decide de s’impliquer
comme grande sœur d’une enfant en difficulté.
Là, elle se sait utile, et ça lui fait du bien.
Aurélie est une enfant d’immigrants, elle habite
le quartier Côte-des-Neiges, à Montréal,
avec sa mère et vit loin de son père et de ses
racines marocaines. Adolescente, elle se pose des questions…d’où vient-elle,
où va-t-elle…Elle a du mal à s’intégrer.
Catherine la prend alors par la main.
« Ce que je crains le plus, c’est de ne pas pouvoir
grandir comme les autres. Elle, comme elle a déjà grandi,
et que moi je commence, j’espère qu’elle
va me montrer. »
***
Ernie
Ernie a vécu durement. Orphelin, il a échoué dans
les rues de Montréal à l’adolescence
où il en a vu de toutes les couleurs. De prostitué à motard,
la vie ne l’a pas ménagé. Il y a maintenant
15 ans, Ernie a atterri à l’Accueil Bonneau
où on lui a proposé de faire du bénévolat.
Depuis, Ernie est un autre homme. Il chante, il rit, « ça
fait ben longtemps qu’j’ai pas pleuré ». « Ch’pu
seul astheure! »…
« Parce que si j’avais eu la chance quand j’étais
jeune d’avoir un coup de main comme que je donne, j’aurais
ben aimé ça... Parce que ça m’a
manqué. C’est pour ça que je peux en
donner, parce que je sais qu’est-ce que c’est ».
Ernie dit être devenu quelqu’un grâce
au bénévolat. Il a aujourd’hui un nom,
une place dans la société. Il est heureux.
***
Francis & Jeannatôt
Francis est le plus jeune de la gang. À 19
ans, il s’affiche haut et fort comme un idéaliste
même
si ce n’est plus à la mode. Il fait de l’aide aux devoirs avec le petit Jeannatôt,
deux fois par semaine au Centre d’Assistance à l’Enfance
en Difficulté. Il garde espoir, même si c’est
loin d’être toujours facile.
« Je lui parle de l’université, je sais
qu’il se rendra peut-être pas là mais
je lui dis qu’il y a une autre vie qui existe, qui
est pas si loin…y a encore beaucoup de travail à faire,
mais y a de l’espoir ». Francis veut y croire.
Jeannatôt est un petit homme de 9 ans qui démarre
difficilement dans la vie. Enfant Ritalin, il vient d’une
famille en grande difficulté. Il fréquente
le centre A.E.D depuis plusieurs années. Il a du mal à croire
en lui-même, même si beaucoup de monde autour
de lui voudrait tellement qu’il se laisse une chance…
« J’suis sûr que je va
avoir 14 ans pis que j’va encore être au primaire…j’vais
recaler plusieurs fois…j’ai redoublé même
ma deuxième année… ». Petit
bonhomme d’Hochelaga-Maisonneuve qui accroche
le cœur.
***
Yves
Yves a été élevé par une grand-mère
aimante. Je crois même qu’on peut dire que sa
grand-mère fût le plus grand amour de sa vie.
Aujourd’hui elle n’est plus de ce monde, mais
Yves la garde toujours très près de lui. Ainsi
depuis 15 ans, il se rend au Centre gériatrique de
Montréal avec ses deux chiens et joue du piano pour
les personnes âgées, ses meilleurs amis. C’est
là qu’Yves se sent le plus vivant. Quand elles
sont là, autour de lui, à chanter, les yeux
brillants.
Yves dit qu’il reçoit là,
en l’espace
d’un récital, ce que « tout le monde cherche à cœur
de jour, à cœur d’année, à cœur
de vie ». Et lui le reçoit comme ça,
tout simplement.
***
Léo
Léo est un grand sage. Il accompagne les mourants
dans leurs derniers instants dans l’aile des soins
palliatifs de l’hôpital. Lui-même atteint
d’une maladie dégénérative, il
apprivoise ainsi doucement la mort.
« J’ai pris conscience qu’à un
moment donné je ne serai plus là, pis qu’à un
moment donné que tout ce qui m’entoure je vais
devoir l’abandonner... ».
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