À l’origine
de ce film, une idée bizarre
que j’ai eue : « si je pouvais isoler
le virus de la violence, le mettre dans une éprouvette,
le regarder à la loupe, pour pouvoir dire : c’est ça
la violence ! ».
Depuis plusieurs années
je réalise des films
autour de la violence et je suis frappé par une question
qui revient immanquablement dans la bouche des victimes,
la première souvent qu’elles se posent et que
parfois elles se posent toute leur vie : « Pourquoi ? ».
Tenter de comprendre ce que c’est au fond
que la violence humaine implique selon moi de la questionner « droit
dans les yeux » plutôt que de la rejeter
ou la nier; un engagement à long terme dans mon métier
de réalisateur. Cette réflexion est nécessaire à mener,
il me semble, à une époque où nos sociétés
modernes ont atteint un niveau de connaissance, d’expérience
et de science sans précédent mais semblent
incapables d’empêcher guerres et génocides
de se multiplier, maltraitances, pédophilie et viols
de proliférer.
Ce film interroge précisément
l’impact
de la violence, celle qui existe et existera probablement toujours,
parce qu’elle est une part de nous-mêmes, êtres
humains, tellement inhumains parfois.
Le deuil de la violence à faire
est alors pour la victime, apprendre à survivre, à comprendre
et dépasser cette « rencontre avec la mort » qui
définit un traumatisme.
Même si très
peu de victimes dans le monde y ont accès, les psychothérapies
m’on semblé un « terrain
idéal » pour aborder ce questionnement. En
thérapie, médecins et patients tentent de donner
du sens aux « Pourquoi ? ». Ce film s’aventure
alors prudemment sur la route de la violence multiforme et
donc universelle. Le danger étant de présenter
un catalogue sordide des agressions infinies dont nous sommes
capables. Nous aurions pu aller n’importe où sur
la planète où pullule, sous une forme ou une
autre, la violence, et nous aurions pu filmer des victimes
de tout acte abusif imaginable.
Au fil de mes recherches et
de mes rencontres, je me suis finalement arrêté sur
cinq parcours thérapeutiques,
cinq « Pourquoi ? » et leur lot
de souffrance, d’espoir, de courage, d’intelligence… d’humanité.
Olivier Lassu
Jean, lorsqu’on le rencontre pour
la première
fois, apparaît tel un adolescent comme tant d’autres.
Et pourtant sa « petite histoire » se
confond avec ce drame absolu de la grande Histoire qu’est
le génocide au Rwanda. Toute sa famille y a péri.
Lui qui avait cinq ans en a réchappé d’extrême
justesse avec des séquelles physiques importantes, aux
mains notamment. Les séquelles psychiques, quant à elles,
demeurent encore mystérieuses pour moi et pour l’équipe
du film qui l’a côtoyé.
On dirait aujourd’hui
que Jean est un « résilient »,
tant il semble bien dans sa peau et dans sa tête. Et
pourtant, en visionnant les entretiens filmés à l’Hôpital
pour enfants de Montréal, avec Déogratias
Bagilishya, psychologue lui-même d’origine
rwandaise, et Cécile Rousseau, pédopsychiatre
responsable de l’unité ethnopsychiatrique, on
ressent je crois la blessure intense de ce jeune homme qui
cherche ses mots dès qu’il parle des « difficultés
et des problèmes (qu’il a) eus ».
Jean ne se plaint pas une seconde, ne dit pas
mot de colère,
il positive à tout moment. Le trauma, s’il existe
chez lui, est enfoui, et la haine ou la vengeance avec. Cela
ressortira-t-il un jour, sans prévenir? Je l’ignore.
Je sais simplement que les thérapeutes, Déo
et Cécile travaillent sur les incroyables forces de
survie et de vie de ce jeune homme et ne se focalisent pas
sur la douleur et le trauma. Seule solution peut-être.
***
Mya elle
aussi est une adolescente a qui on a volé l’enfance,
victime d’inceste dès l’âge de cinq
ans. Dans le Nord-Est de la France où elle vit, je l’ai
rencontrée durant plusieurs semaines en présence
de sa musicothérapeute Monique Lepezel. Assister à ses
séances de thérapies, souvent très lourdes
d’ambiance, m’a d’abord fait ressentir de
manière très forte et douloureuse la blessure
et la cassure chez cette jeune fille ; puis j’ai
admiré sa vitalité incroyable et son courage énorme.
Mais aussi j’ai eu la sensation que, soit je n’avais
pas le droit de voir et d’entendre ce à quoi j’assistais
de si intime avec cette thérapie, soit que Mya me donnait
quelque chose de très important que je me devais de
respecter par-dessus tout.
Face à l’éventualité de
revenir un jour avec une équipe de tournage, j’ai
dû répondre à cette
question nécessaire de la pudeur sinon du respect
d’un
regard, avec ou sans caméra, à porter sur son être.
Aujourd’hui, le demi-frère de Mya
est en prison et les séances de musicothérapie
se terminent doucement… en travaillant notamment avec
la cassette du documentaire.
L’impression qui me reste
est qu’il faudra certes
du travail mais aussi du temps à Mya pour régler
le dilemme de son cœur : comment concilier un
amour originel pour son grand frère, et une haine
envers lui pour avoir abusé et sali cet amour ?
***
Ahmed est
un jeune palestinien de 21 ans, mais son visage n’a
plus d’âge, son regard non plus.
Moins de deux ans auparavant il a reçu deux balles tirées
par un tank lors d’une incursion de l’armée
israélienne à Raffah, dans la Bande de Gaza.
Quatre mois de coma et un poumon en moins l’ont
handicapé à jamais. « Quand
je regarde mon corps je pleure », et il ne
supporte plus, lui le grand frère, de ne pas même
pouvoir soulever sa petite sœur née alors qu’il
sortait du coma. J’ai rencontré Ahmed et sa
famille dans le camp de Chaboura à Raffah, où ils
vivent désormais depuis ce jour où Ahmed fut
blessé et leur maison détruite.
L’organisation
humanitaire Médecins Sans Frontières
(MSF) a développé depuis la première Intifada
un programme de santé mentale dans la Bande de Gaza
et en Cisjordanie. Christian Lachal, ethnopsychiatre
français et initiateur de ce programme, m’y a
convié et a permis à notre équipe de rencontrer
plusieurs individus ou familles pris en charge par les psychologues
de MSF. Nous avons ainsi pu filmer un bilan de thérapie
avec Ahmed en présence de sa mère, traumatisée
elle aussi d’une manière particulière et
fréquente en cas de guerre : enceinte en même
temps qu’Ahmed était dans le coma, consciemment
ou non elle ne désirait plus donner la vie à l’enfant à naître : « Je
me disais : si je perds Ahmed, c’est pas celui qui
vient qui va le remplacer, qu’il meure ou qu’il
vive, ça m’est égal ».
Peu après
la réalisation de ce film, Stéphanie m’apprit
que son agresseur venait d’être condamné à vingt
ans de prison. Douze autres femmes violées par cet
homme étaient
parties plaignantes au procès.
Le premier regard que
j’ai posé sur Stéphanie
est celui d’un homme qui trouve qu’une femme est
belle, ce qu’elle est. Mais je me suis senti coupable
d’une telle pensée… Plus tard, lors du
bilan de thérapie filmé, Stéphanie dit à peu
près ceci de son agresseur : « il m’a
donné une part de sa perversion… j’ai dû faire
la part de ce qui était de lui et de ce qui était
de moi, et j’ai fini par me dire : c’est lui
qui est malade, pas moi »… effet pervers
de la violence. Alors je me suis dis aussi que n’étant
pas malade, j’avais le droit de regarder cette femme
pour ce qu’elle est, et non uniquement pour ce qui lui
est arrivé.
Je me trouvais dans le bureau de Carole
Damiani, psychologue
de l’association Paris Aide aux Victimes, thérapeute
de Stéphanie. Très vite j’ai été impressionné par
l’extrême finesse de propos et l’intelligence
d’analyse de Stéphanie sur son propre traumatisme.
C’est encore ce qui me reste aujourd’hui et que
l’on retrouve dans le film je crois.
Enfin, je pense
au courage qu’il faut souvent aux victimes
quand elles croient pouvoir tourner la page avec le procès
et que l’agresseur condamné fait appel. Dans l’attente
du premier procès, lors du tournage, Stéphanie
nous disait « tant qu’il n’a pas eu lieu,
je n’arrive pas à être heureuse et apprécier
des évènements très positifs qui arrivent
dans ma vie ». Installée à Marseille
avec son compagnon, elle doit continuer à vivre, sans
tourner la page.
***
Ala a neuf ans et sa sœur Barra a
sept ans. Ils sont comme Ahmed, pris en charge par les psychologues
de MSF et Christian Lachal. Leur histoire est pour
moi le symbole d’une violence et d’un traumatisme
qui se perpétuent, au quotidien, et avec lesquels
ils vivent depuis qu’ils sont nés. Au rythme
des Intifadas, sept rangées de maisons ont été détruites
devant la leur qui se retrouve alors en première ligne
de tirs du mirador israélien, sur la ligne de frontière
entre Raffah et l’Egypte.
Ala et Barra sont des enfants,
comme tous les enfants ils aiment jouer avec leurs copains,
ils aiment leur famille ;
Ala élevait des pigeons sur le toit de sa maison mais
ils ont tous été tués une nuit lors d’une
incursion ; et Barra qui, comme 90% des enfants en Palestine, évacue
le stress par le pipi au lit, ne quitte plus, d’une main
son chat Rojanna et de l’autre main, sa mère.
Cela c’était avant le tournage, puisque quelques
semaines après le tournage leur maison a été détruite,
parmi une centaine d’autres, lors de l’opération
dite « arc-en-ciel », visant à trouver
des tunnels passant sous les maisons et qui servirait à faire
passer des armes depuis l’Égypte. Aujourd’hui
MSF cherche encore où la famille a pu se réfugier.
La violence au quotidien.
|
|

basse
résolution
haute
résolution |
| Khan Younès, Bande de Gaza.
(photo: Olivier Lassu © InformAction
Films inc. & Ampersand)
|
 |

basse
résolution |
Déogratias Bagilishya, Cécile Rousseau & Jean.
(photo: Olivier Lassu © InformAction Films inc. & Ampersand) |
 |

basse
résolution |
Jean à Montréal.
(photo: Olivier Lassu © InformAction Films inc. & Ampersand) |
 |

basse
résolution |
Mya.
(photo: Olivier Lassu © InformAction Films inc. & Ampersand) |
 |

basse
résolution |
Monique Lepezel & Mya.
(photo: Olivier Lassu © InformAction Films inc. & Ampersand) |
 |

basse
résolution |
Stéphanie.
(photo: Olivier Lassu © InformAction Films inc. & Ampersand) |
 |

basse
résolution |
Barra et sa mère, Raffah, Bande de Gaza.
(photo: Olivier Lassu © InformAction Films inc. & Ampersand) |
 |

basse
résolution
haute
résolution |
Christian Lachal, MSF (Médecins Sans Frontières),
Raffah, Bande de Gaza.
(photo: Olivier Lassu © InformAction Films inc. & Ampersand) |
 |

basse
résolution
haute
résolution |
Quartier autrichien, Khan Younès, Bande de
Gaza.
(photo: Olivier Lassu © InformAction Films inc. & Ampersand) |
 |

basse
résolution
haute
résolution |
Philippe Lavalette (caméra) et enfants, Bande
de Gaza.
(photo: Olivier Lassu © InformAction Films inc. & Ampersand) |
 |
Note: Pour
sauvegarder une de ces photos sur Windows,
vous devez:
- Cliquer
sur la résolution désirée.
- Cliquer
sur la photo à l'aide du bouton droit
de votre souris.
- Sélectionner "Enregistrer
sous" ou "Save Picture as".
Pour
sauvegarder une de ces photos sur Macintosh,
vous devez:
- Cliquer
sur la résolution désirée.
- Cliquer
sur "Fichier" ou "File"
- Sélectionner "Enregistrer
sous" ou "Save Picture as".
|
|
 |
|