J’ai visité l’Afghanistan pour la première fois au mois de décembre 2003 et, depuis, j’y ai voyagé à quelques reprises pour offrir des ateliers de formation photo et vidéo à de jeunes étudiants, journalistes et travailleurs sociaux. Vu la nature de mon travail, j’ai été appelé à côtoyer ces jeunes, dont plusieurs ont vécu une grande partie de leur vie en exil, et qui, aujourd’hui, coincés entre le poids de la tradition et les inégalités de la modernité, rêvent d’une nouvelle société.

Chroniques afghanes diffère des reportages journalistiques sur l’Afghanistan. Il n’est ni meilleur ni plus juste, mais complémentaire. Il plonge le spectateur dans une réalité différente, au cœur des changements qui bouleversent ce pays. Il lui fait voir les événements de l’intérieur pour rendre compte de la densité et de la complexité de l’histoire dont est chargée la région.

Chroniques afghanes propose un autre angle que celui de l’obscurantisme. Cet autre Afghanistan, nous le découvrons dans des projets ambitieux, comme celui de KillidMedia, mais aussi dans les fragiles utopies des femmes et des hommes qui y œuvrent. Ce documentaire propose de lever le voile que l’histoire récente a jeté sur le pays, de déconstruire un mythe, celui de l’Afghan : « Avant-hier antique guerrier médiéval au cœur des montagnes d’Afghanistan, hier, fier combattant de la liberté contre l’ogre soviétique, aujourd’hui, fanatique islamiste aux desseins les plus barbares…1   »

Somme toute, cette longue marche dans Kaboul, que j’entreprends à bord du véhicule de distribution des magazines Killid et Mursal, permet de m’introduire dans une société qui, contre vents et marées veut reconstruire son pays.

Dominic Morissette

1Pascal Blanchard, Eric Deroo, « Les images meurent aussi », Africultures, le site et la revue de référence des cultures africaines, 4 octobre 2002 (Édition Internet).

 

Comment naît un rêve? Il naît dans la paix.
Comment naît un rêve? Il naît d’un ventre plein.
Comment naît un rêve? Il naît d’une pleine unité.
Comment naît un rêve? Il naît de la justice.
Tout cela est un rêve en soi.
À quoi d’autre peut-on rêver?

— Abdul Khafar, photographe

Depuis la chute du régime taliban en 2001, l’Afghanistan connaît de profonds bouleversements. Les élections présidentielles de 2004, suivies des élections législatives de 2005, témoignent du processus démocratique dans lequel est engagé le pays. Après vingt-cinq ans de guerre et de privation, Kaboul, la capitale, vit à l’heure du renouveau et ses habitants reprennent espoir. Les filles sont de retour à l’école. Une certaine liberté de presse prévaut. Mais, sur le terrain, les acquis demeurent fragiles et la reconstruction avance à petits pas. À l’heure où les actualités télévisées limitent souvent leur couverture aux nouvelles sensationnalistes du jour, Chroniques afghanes de Dominic Morissette brosse le portrait d’un pays en chantier qui rêve à son avenir, tout en exposant les enjeux cruciaux auxquels doit faire face la société émergente.

Pour mettre en lumière les déchirements d’une société en mutation, le cinéaste s’intéresse à l’effervescence médiatique qui s’est emparée de l’Afghanistan depuis 2002. Fil conducteur du film : le groupe de presse Killid Média (« clé » en persan), qui constitue un véritable phénomène et se veut un acteur du changement. Cette agence lancée par des Afghans revenus d’exil regroupe deux magazines hebdomadaires (Killid et Mursal, son pendant féminin), ainsi qu’une station de radio. Doté d’un réseau de distribution national, ce petit empire étend son influence à l’ensemble du territoire afghan. Objectif : informer, éduquer et lutter contre l’analphabétisme qui frappe une grande partie de la population, en offrant un contenu populaire et accessible, écrit dans les deux langues officielles (le dari et le pachtou). Dans cette lutte contre l’ignorance et l’obscurantisme, les femmes occupent une place centrale. Face aux préjugés, elles n’hésitent pas à mettre leur vie en danger pour vaincre les tabous et faire valoir les droits de leurs consœurs. Chroniques afghanes prend ainsi la mesure de l’évolution des mentalités au sein d’une société profondément patriarcale, voire féodale.

Chroniques afghanes suit dans ses déplacements dans Kaboul, Kamal Nassir, responsable de la distribution de cette nouvelle presse. En effectuant sa tournée des points de vente, Kamal fait diverses rencontres qui nous permettent d’évaluer la portée de cette nouvelle voix dans l’Afghanistan de l’après-guerre encore secoué par des conflits régionaux auxquels participent les puissances étrangères. Le documentaire nous présente par ailleurs le phénomène Killid et le quotidien des journalistes du magazine féminin Mursal. Reportages sur le terrain, réunions du comité de rédaction, où se décide le contenu éditorial : le film ouvre alors sur l’univers des femmes et leurs aspirations. Pour elles, la presse est un outil de sensibilisation qui permet de se battre contre les idées reçues et de contribuer au changement. Nous faisons aussi la connaissance de Farooq Wuruksai, qui veut faire revivre la culture afghane sur les ondes de Radio Killid, dont il est l’animateur érudit; et avec Abdul Khafar, le vieux photographe, qui évoque la guerre, la corruption et les injustices sociales, tout en soulignant les responsabilités de son peuple qui s’entredéchire. Toutes ces figures de la société veulent croire à la paix et à la reconstruction de leur pays malgré la menace d’un possible retour des talibans.

Chroniques afghanes est aussi une plongée dans Kaboul, ville ravagée et meurtrie par les années de guerre. Kaboul, ville chantier où le poids des traditions côtoie l’arrogance de la modernité et ses inégalités. Kaboul, ville dynamique et effervescente, véritable fourmilière humaine, qui tente de s’extirper du marasme. En compagnie de Kamal Nassir, le film nous entraîne dans les différents quartiers de la capitale afghane, là où règnent la frénésie et la confusion d’un temps nouveau difficile à apprivoiser. Ici, tout est à reconstruire et les utopies semblent fragiles, mais de nombreuses énergies se déploient pour sortir de l’isolement et entrer dans la modernité.

En nous transportant dans une ville, que l’on découvre sous un jour inédit, Chroniques afghanes nous ouvre sur la réalité d’un pays en devenir. Cette déambulation urbaine filmée en longs plans séquences structure le récit et devient en quelque sorte la métaphore du changement, ainsi que le ciment unificateur d’un paysage morcelé en quête de son unité. Elle sert de lien entre les différents personnages qui se révèlent à nous devant la caméra discrète et attentive de Dominic Morissette et Catherine Pappas. Entre la cacophonie ambiante des séquences de rue prises sur le vif et les entrevues plus intimes qui créent un rapport de proximité avec les habitants de la capitale, le film se fait l’écho d’une parole qui s’affranchit et défriche de nouveaux espaces de liberté.

En prenant le pouls d’un pays qui chemine lentement vers la démocratie, Chroniques afghanes montre toute la fragilité du processus. Six mois après la première partie du tournage, le vent a tourné. À cause des inégalités criantes et de l’insécurité grandissante, la grogne populaire enfle. Kaboul vit à nouveau dans la peur. Qu’en sera-t-il du rêve d’affirmation de ce pays en reconstruction? Seul l’avenir nous le dira, même si les esprits demeurent confiants.

Mère, rentre donc à la maison.
Viens me lire un conte,
une légende qui finit bien,
avec des chansons en couleur.
J’en ai assez de la guerre.
Je suis une branche cassée!
Je te veux près de moi
pour chanter un monde nouveau.

Je veux être une goutte d’eau
ou un arc- en-ciel sur mon pays
pour semer fleurs et rires.

— Fille de Marzia Monsif

 



Affiche




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Kamal Nassir.
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Abdul Khafar.
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